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NICOLAS AFANASSIEFF

(1893‑1966)

ESSAI DE BIOGRAPHIE

Nicolas Afanassieff est né à Odessa, cette ville si belle, si bizarre, mélange de races et de cultures, si «Méditerranée» et si occidentale, et, somme toute, si profondément russe, mais russe du midi bien sûr. Est-ce de là que vient l'extrême complexité de la nature de N. A., très méridional de type et de caractère, très occidental par la pensée et si profondément, si intensément russe de coeur ?

Resté très tôt orphelin de père, un petit avocat d'Odessa, il a été élevé par trois femmes: sa mère, «babouchka» et «niania», et a passé son enfance et sa première jeunesse avec sa petite Soeur, dans la douce atmosphère d'une famille patriarcale russe, éclairée par une chaude piété traditionnelle. Sa vie se passait entre Odessa, le lycée, les vacances dans la propriété familiale ou quelquefois au bord de la mer. Il conservera pour toute sa vie la nostalgie de la campagne, mais seulement (le la campagne ukrainienne, riche, fertile, inondée de soleil, et de la chère mer Noire, si étrangement bleue sous les rayons brûlants du soleil.

Enfant, il avait déclaré son intention de devenir évêque, sans doute à cause de la beauté des ornements épiscopaux. Enfantillage bien sûr, mais dès sa première jeunesse, il avait pensé aux trois voies, aux trois «services» vraiment dignes d'un chrétien: celles de prêtre, d'enseignant et de médecin. C'est donc plutôt par principe que par goût qu'il commence par étudier la médecine. Mais sa santé déjà fragile et son extrême sensibilité l'empêchent de continuer, et il (abandonne la médecine pour les mathématiques pures. C'est une excellente formation pour son intelligence, mais il ne faut pas, cependant, exagérer le «côté mathématique» de l'esprit et de la méthode de travail de N.A. qui a, pour certains, masqué ce qu'il y avait d'intuitif dans sa méthode. On m'a proposé de la nommer «ontologique». Mais pour moi, sa femme, la vraie source de son inspiration, que ce soit dans sa jeunesse ou dans sa vieillesse, c'était son coeur ardent, son amour, je dirais presque sa tendresse toute russe, pour notre Seigneur, Soleil d'Amour et de Vérité, et pour Son Eglise, soigneusement cachée sous des dehors de savant rigoureux et abstrait.

Les math' lui rendirent un autre service, pratique celui-là: elles le sauvèrent des blessures, des tranchées, peut-être de la mort pendant la guerre. Dirigé dès le début de la guerre de 14 sur l'Ecole d'Artillerie Saint Serge (!) d'Odessa, il fut enrôlé ensuite dans l'Artillerie Lourde Côtière, malgré ses protestations, car à cette époque un officier russe si jeune rêvait bien sûr, de choses plus exotiques, genre front du Caucase. Après un intervalle en 1918, dû aux fluctuations de diverses armées - rouges, blanches, vertes, ukrainiennes de droite et de gauche, française, allemande, etc., dans le midi de la Russie, intervalle pendant lequel, rentré à Odessa, il reprend les math' et travaille dans une banque, il se trouve de nouveau dans les Batteries Côtièrs d l'Armée Blanche, jusqu'au jour fatidique du 3 novembre 1920,

«où tous les bateaux s'en allèrent en mer,

 où tous oublièrent que la Joie existe»...

 (périphrase de Blok)[1]

Années de forteresses, années de Batteries Côtières, années d'ennui mortel, de déceptions déchirantes ! N.A. cherche «l'évasion» et nos chers amis des «années terribles» - les livres - l'emmènent loin de la grisaille sanglante de la vie. Il relit, sans doute, nos grands classiques, il lit tout, poètes, écrivains, penseurs, philosophes... Il conserve son amour pour la musique «ensorcelante» de la poésie d'Alexandre Blok: mais ce n'est pas le Blok, poète de l'angoisse et de la détresse, plus connu maintenant, qui avait «ensorcelé» l'âme de N.A, mais le jeune poète qui cherchait le «Soleil de l'Alliance», «la Belle Dame», qui chantait la Vie et la Joie: et la devise de Joie-Souffrance (voir  La Rose et la Croix) resta pour toujours dans le coeur de N.A. Il lit ou relit les «maîtres a penser» de l'époque, parmi lesquels nous trouvons les figures si différentes de Nietzche, Rozanov, Mérejkovsky et du grand Vladimir Soloviov, philosophe autant que poète. Ce qui l'emmène encore plus laoin du sang et de la boue, c'est une autre science rigoureuse et abstraite, et le temps semble moins long, quand il est plongé dans les pages de La Critique de la Raison Pure. Encore en novembre 1924, il écrit : «lentement je me débarrasse de l'influence du kantisme; il n'y a pas longtemps encore, bien des choses me semblaient inébranlables, ce n'est que maintenant qu'elles s'éteignent et se détruisent d'elles-mêmes». Dans la tourmente de la guerre civil[2] au milieu des horreurs et des déceptions déchirantes, il quête la Vérité et l'Amour, et, après un bref emballement pour la thésophie, si à la mode au début du siècle, il comprend que l'unique Voie et le Vérité dans l'Amour, c'est le Christ et Son Eglise.

Ainsi, lorsqu'il se trouve, à 27 ans, absolument seul sur la terre de l'exil - il n'a, en effet, pas un seul parent, pas un seul ami à l'étranger, et bien sûr pas un seul sou dans la poche - arraché de sa famille qui se fond dans une seule tendresse avec l'image de la patrie perdue (provisoirement, pensait-on à l'époque), il est appelé par le Seigneur vers les services auxquels il avait pensé dans son adolescence: ceux de prêtre et d'enseignant. Au printemps 1921 il entre à la Faculté de Théologie de Belgrade, après avoir passé quelques mois en «réfugié» en Croatie. Les débuts sont durs: l'esseulement, le recommencement des études à zéro, en partie en langue étrangère, la pauvreté: il faut en effet vivre d'une bourse qui équivaudrait à peu près à 100 francs actuels, se nourrir uniquement de passoulia[3], vivre de l'autre côté du Danube et porter la vieille capote militaire. «On dirait, racontait V.V. Zenkowsky, qu'il portait une croix», lui qui avait horreur de tout ce qui est uniforme, de tout ce qui est banal; qui n'aimait que le personnel, l'élégant. Puis les choses s'arrangent de façon vraiment providentielle : il devient secrétaire-trésorier de l'Union des Villes Russes[4]; il a un traitement convenable qui lui permet (enfin) de secourir les siens, il a une chambrette au Secrétariat de l'Union, qui devient un véritable club pour les copains, qui boivent du thé noir comme du café, en discutant des «questions éternelles», une auberge pour les amis venant de l'étranger, auxquels il cède sa chambrette et couche lui-même sur une table du secrétariat. Oui, il n'est plus seul: le célèbre «kroujok» (cercle) orthodoxe de Belgrade lui remplace (un peu) la famille. C'est là qu'il trouve ses meilleurs amis : Kostia Kern, la princesse Assia Obolensky, L.G. Ivanoff, S.S. Bezobrazoff. N'est-il pas curieux (notons-le entre parenthèses) qu'ils sont tous devenus moines, tandis que N.A. cherchait une autre activité, cherchait ce qu'il appelait «le christianisme solaire». La voie ascétique ne l'attire pas, et ses guides spirituels de l'époque: le bon évêque Véniamine (Fedtchenko) et le charmant Père Alexis Nelioubov, aumônier du célèbre couvent de Khopovo, devinent très bien que N.A. a besoin d'une «spoutnitza»[5] et le bénissent chaleureusement, quand il leur annonce ses fiançailles.

Il a aussi un maître-ami, (j'ai trouvé cette expression en retournant celle de «mon élève-ami» que lui donne V.V. Zenkovsky) qui le guida pendant toute sa jeunesse, après avoir deviné en lui un savant et un professeur. Comme représentant de Belgrade, N.A. prend part, en 1923, à la première réunion des «cercles d'étudiants orthodoxes russes» et fait la connaissance de celui, qui devint une des figures les plus marquantes de l'Eglise russe à l'étranger, un des promoteurs du mouvement eucharistique, des fondateurs de l'Institut Saint Serge et des protagonistes de la participation orthodoxe au mouvement oecuménique : père Serge Boulgakoff. N.A. est pénétré de l'idée, lancée par père Serge, de «l'ecclésialisation de la vie», qu'il espère voir incarnée dans le programme du «Mouvement d'Etudiants» (devenu l'A.C.E.R.), ainsi que son «pathos eucharistique et sacramentel». Mais il se passera encore bien des années avant que N.A. devienne le fils spirituel et le collaborateur de Boulgakoff.

Les deux dernières années de Belgrade sont quelque peu assombries pour N.A., par de graves dissensions au sein du «kroujok»; car il s'oppose à la tendance nationalo-monarchiste et à toute politique dans l'Eglise. Le drame de la division «Paris-Karlovtsi» s'annonce aussi et les débuts de «l'Académie Ecclésiastique» sont difficiles: or N.A. est un des membres très actifs du comité pour la collecte des sommes pour cette Ecole qui devait préserver la continuité de la théologie russe et préparer des prêtres pour la Russie (?) et la diaspora. Quoiqu'il supporte tous ces déboires d'un coeur léger - grâce à son amour naissant et ses projets de mariage - il préfère rester pour quelque temps hors du circuit des difficultés spécifiquement russes et s'adonner à la recherche scientifique dans un cadre familial. Aussitôt ses études terminées, il se marie et espère faire venir sa famille d'Odessa: dans ce but il accepte un poste de professeur de religion dans le fin fond de la Macédoine. Hélas, la mère meurt un après et la soeur hésite à venir pendant de longues années. Lorsqu'elle est décidée, il est trop tard : le rideau de fer est tombé.

Pendant les quatre années de Macédoine, dans un cadre magnifique, au milieu d'une nature d'un charme incomparable, sous un ciel d'une limpidité éclatante, mais dans des conditions de vie pas exactement confortables, N.A. emploie tout le temps que lui laisse son enseignement au Lycée pour sa recherche scientifique. Après quelques hésitations entre la pédagogie religieuse (influence de ses deux maîtres-amis. V.V. Zenkovsky et Jordan Ilitch et l'histoire de l'Eglise, il opte pour cette dernière et devient pour quelque sept ans l'élève préféré du bon vieux professeur A.P. Dobroklonsky, historien méthodique et rigoureux et maître exigeant[6]. Sous la direction de Dobroklonsky N.A. écrit que ce soit à Skoplé, sur la table de cuisine ou sur le balcon avec vue sur la neige qui fond doucement sur la Char-Planina, ou à la Bibliothèque Nationale de Paris, ses premières oeuvres historiques ou plutôt historico-canoniques et historico-dogmatiques: «Le Pouvoir de l'Etat et les conciles oecuméniques», «Les assemblées provinciales de l'Empire Romain et les conciles ecuméniques» et «Ibas d'Edesse et son temps»[7].

En 1930, après une longue année marquée par de grandes joies, notamment la naissance de son fils tant attendue, ainsi que par des graves maladies, des déplacements multiples et des ennuis de toute sorte, N.A. s'installe à Paris, provisoirement jusqu'en 1932 et définitivement en 1932. Il travaille d'une part au Bureau de Pédagogie Religieuse auprès de l'Institut de Théologie, dirigé par V.V. Zenkovsky et commence un cours à l'Institut tut : «Les sources du droit canon». En effet, l'Institut ne manque ni de psychologues, ni d'historiens, mais bien de canonistes. Préparé par ses études des Actes des Conciles, N.A. se plonge donc dans les études strictement canoniques et commence, dès 1932, ses cours de droit canon, maintes fois remaniés[8] qu'il continuera jusqu'en novembre 1966. D'autre part S.S. Bezobrazoff se décharge sur lui d'une partie de l'enseignement du grec, grâce à,quoi il acquiert de larges connaissances en matière de Nouveau Testament.

Dès son arrivée à Paris N.A. prend une part active au «Séminaire de père Serge» et devient membre de la «Confraternité de Sainte-Sophie». La dogmatique commence à l'intéresser beaucoup. Sans devenir «sophiologue» et tout en étant déjà à cette époque un penseur très personnel et très original, N.A. subit l'attrait de son père spirituel et son influence plutôt à titre personnel et surtout en ce qui concerne la concentration de sa pensée sur le thème de l'Eglise - Corps du Christ.

Pour compléter cette énumération des «influences» subies par N.A. jeune théologien, je nommerai les noms du célèbre Karl Barth (intérêt plutôt passager) et de Rudolf Sohm, au «Kirchenrecht» duquel, acheté encore avec bien des difficultés à Skoplé, N.A. doit certainement beaucoup dans sa conception du droit canon et de la «réception».

Telle a été la formation et l'évolution théologique de N.A. fort multiple - philosophique, historique, psychologique, dogmatique, qui fit de lui un ecclésiologue plutôt qu'un canoniste et qui transforma ses cours de droit canon en cours d'ecclésiologie. Deux articles écrits en 1931-1932 témoignent de cette transformation et sont pour ainsi dire des préfaces ou des ébauches de ses grands travaux ultérieurs : l'article que publie ici «Contacts» et «Deux conceptions de l'Eglise universelle».

J'ajouterai qu'en plus de la formation scientifique et spirituelle, les grands drames de notre vie à l'étranger ont stimulé N.A. dans ses recherches. La division, dès les temps anciens, du monde chrétien, n'était-elle pas déjà un péché mortel?[9] Et voilà que presque dès le début de notre diaspora, les divisions, les schismes ont marqué la vie ecclésiale: ce qui faisait saigner le coeur de N.A. et ce qui concentrait ses recherches sur le thème de l'union dans l'Amour - «toujours tous et toujours ensemble» - sur la négation de tout individualisme dans le christianisme et sur la recherche d'une vraie compréhension, dans l'esprit créateur et dans l'Amour, des canons, si anciens et si éternellement nouveaux. N.A. a, en effet, très vivement réagi, encore jeune, au schisme des Métropolites Antoine et Euloge et même a essayé en tant que consultant de son grand ami le Patriarche Varnava (ancien Métropolite de Skoplé) de trouver des voies à la réconciliation. Quant à l'autre schisme Métropolite Euloge Métropolite Serge de Moscou, il a été encore plus douloureux pour lui: patriote ardent, il aimait la Mère-Patrie et la Mère-Eglise d'un amour d'autant plus tendre qu'il était silencieux et sans tapage. Le départ de l'Institut de Théologie de l'évêque Veniamine, qui avait été entre 1922 et 1924 presque un père pour N.A., la condamnation du père Serge Boulgakoff tant par Karlotvsi que par Moscou - autant de drames pour N.A. En 1936 père Serge lui dédie son «Paraclet»: «en souvenir d'une année d'épreuves». N.A. a, en effet, écrit la protestation signée par d'autres professeurs de l'Institut Saint Serge, au sujet de «l'affaire Boulgakoff». Il n'était pas du tout devenu «sophiologue», mais il défendait, avec amertume, la liberté de la recherche théologique.

Les dernières années avant la guerre N.A. publie peu, mais travaille avec enthousiasme à un grand ouvra­ge intitulé: «les conciles ecclésiaux et leur origine», travail commencé à Londres, où père Serge et le Métropolite Euloge l'envoient «en mission scientifique», et interrompu à cause de la guerre[10].

Ebranlé jusqu'au fond de son être par le déclenchement de la guerre, N.A. s'accroche, pour ainsi dire, à l'autel: «je veux être plus près de Dieu» - dit-il, et il se décide enfin à être ordonné prêtre. Le jour de la Synaxe de la Théotokos, le 8 Janvier 1940, père Serge et père Cyprien, le père spirituel et le copain de la jeunesse, le conduisent autour de l'autel. La liturgie donne une nouvelle inspiration, une nouvelle impulsion au nouveau prêtre. Et lorsqu'il se trouve, en hiver 1940/l941, encore une fois[11] réfugié à Saint-Raphaël, encore une fois dans une situation difficile (mais cette fois en famille), il commence - et encore une fois sur une table de cuisine - l'oeuvre de sa vie, inspirée par la célèbre phrase : «Ecclesia non est numerus episcoporum, sed Spiritus Sancti». Au milieu des fleuves de haine et de la désagrégation générale, il commence cet hymne à la gloire de l'Eglise du Saint Esprit dans laquelle tous - «toujours tous et toujours ensemble» - dans le «service de tous à Dieu et de tous à tous», forment le Corps réel de Notre Seigneur.

En Juillet 1941, père Nicolas est envoyé par l'Archevêque Wladimir (de Nice) en Tunisie, où une grande paroisse russe, allant de Bizerte aux Portes du Jardin d'Allah, le Grand Sahara, était privée de prêtre. Malgré les charges de cette paroisse, la pénurie de livres, les bombes, les maladies, père Nicolas continue «l'Eglise du Saint Esprit», qui devait d'après son idée se composer de deux parties: a) les ministères dans l'Eglise et b) les limites de l'Eglise[12].

Père Nicolas s'attache de tout son coeur à sa paroisse africaine, à la petite église au fond d'un patio arabe, à cette vie où on doit être jour et nuit à la disposition de tous: chrétiens, musulmans, juifs... Comme nous avons pleuré - père Nicolas au fond de son coeur et moi de chaudes larmes féminines, en quittant Tunis! Mais il fallait bien que père Nicolas reprenne ses cours à l'Institut et puisse travailler vraiment à «l'Eglise du Saint Esprit» qui devint (1re partie) sa thèse de doctorat.

C'est alors que commence la période la plus féconde (1947-1957) de l'oeuvre théologique du père Nicolas. Il soutient sa thèse en 1950, la remanie et la complète dans les années de 1950 à 1955[13] et écrit plusieurs chapitres de la seconde partie. Ainsi que de nombreuses études ecclésiologiques, plus ou moins liées à son oeuvre capitale.

D'autre part, il remanie entièrement presque tous ses cours de droit canon ou plus exactement d'ecclésiologie[14], à l'exception du droit matrimonial, pour lequel il n'avait aucun goût. Il fallait, en effet, enseigner, dans un but pratique une matière sèche et aride et trop juridique: un futur prêtre doit bien savoir quelles sont les «obligations» des époux; les empêchements au mariage; les raisons du divorce... Quant à la véritable «théologie du mariage» - il s'en plaignait à ses élèves - il n'avait pas eu la possibilité de l'approcher. Et cependant, dès ses jeunes années il s'y intéressait beaucoup. La preuve en est que dans sa correspondance la comparaison de la voie monastique à la voie conjugale est un sujet préféré. Il y revient dans un article intéressant écrit par hasard en 1954, en guise de réponse à des amis catholiques qui lui avaient probablement demandé: pourquoi l'église orientale considérée comme plus ascétique et plus eschatologique, a fait du mariage un sacrement et même l'a placé plus haut (premier mariage il est vrai) que ce n'est le cas en Occident? J'espère un jour publier cet article, ainsi que «La sortie de l'Eglise», dont la deuxième partie est consacrée au retour dans l'Eglise (la pénitence): nous aurions alors avec bien des articles sur les autres sacrements (sauf l'Extrême Onction), une, doctrine des sacrements qui est, avec l'ecclésiologie eucharistique, le thème central de la pensée de Père Nicolas.

Après le départ, si regretté, de père Alexandre Schmemann, jeune collègue et ami de père Nicolas, pour New-York, père Nicolas hérite ses cours d'histoire de l'église ancienne, et retourne à des études strictement historiques. D'autre part, les rencontres du Saulchoir et les «Semaines Liturgiques de Saint Serge», fondées par lui et père Cyprien, tournent de plus en plus son attention sur la question qui depuis longtemps lui a été à coeur : la réunion des Eglises. C'est ainsi qu'il écrit ses études les plus connues (L'Eglise qui préside dans l'Amour, «Una Sancta», etc).

Si je parle un peu rapidement des dernières années de Père Nicolas, c'est parce qu'elles sont bien plus connues que celles d'avant 1947. Entre 1947 et 1957 il travaille jour et nuit, absorbé, en plus de ses travaux théologiques et de ses cours, par des travaux de caractère pratique : il est consultant à l'Administration diocésaine, il prend une part active à l'administration de son cher Institut de Théologie, s'occupant de ses finances et de la grave question de la restauration.

En 1957 la guerre entre encore une fois dans la vie de père Nicolas et pour cette fois dans sa forme la plus dramatique: son fils doit prendre part à la triste guerre d'Algérie, en qualité de médecin il est vrai, médecin comme l'avait voulu être, 45 ans plus tôt, un jeune «odessite» aux yeux noirs, aux cheveux couleur «aile de corbeau», au coeur ardent, amoureux. de soleil, des grands espaces, des randonnées à cheval, de la mer Noire, des beaux opéras. Père Nicolas lutte de toute son âme contre la maladie qu'il couve dès sa jeunesse, contre l'immense fatigue qui l'envahit. Il se reprend après le retour de son fils et se met encore une fois à un grand travail déjà au-dessus de ses forces: en 1960 son collègue A.V. Kartachov s'en va pour se reposer sous les bouleaux de Sainte Geneviève des Bois de sa longue et belle carrièr, et père Nicolas doit se charger d'encore, un Cours d'histoire de l'église ancienne[15]. Il écrit aussi en revenant souvent à des sujets traités autrefois (tels les Conciles, etc.) il voyage beaucoup, il essaye de reprendre ses forces au bord de l'Adriatique qui lui rappelle une autre vie, un rivage lointain (Pouchkine), l'image de la patrie perdue, et près des mosaïques dorées de Ravenne, monuments de l'église indivise. Mais ses forces continuent à décliner.

Dans la dernière année de sa vie, père Nicolas a deux grandes joies, de caractère bien différents, il est vrai. Le 8 décembre 1965, place Saint Pierre, assis à la gauche du pape, il entend à 14 heures très précises toutes les cloches de Rome sonner l'annonce d'un grand espoir. Mais sera-t-il un jour vraiment profondément réalisé?

Le 22 octobre 1966, il bénit son petit-fils, le petit Nicolas, en lequel il place son espérance sur terre.

Juste un mois plus tard, le jour de l'archange Michel et de toutes les forces célestes, à 4 heures du matin il réveille sa femme: «N'as-tu pas entendu un bruit dans l'entrée?» Etait-ce un envoyé du ciel, «un jeune homme», venu chercher le fidèle serviteur du Christ? Au même moment commence la brève et terrible maladie contre laquelle son organisme affaibli ne peut plus lutter. Pendant les douze jours d'hôpital durant lesquels les forces de la vie le quittent lentement, il voit souvent «le jeune homme» assis à l'attendre dans un coin de sa chambrette, ou dans le couloir au milieu des pauvres, des déshérités. des épaves... Cependant son coeur, sa raison, sont toujours concentrés sur ce qu'il a tant aimé. Durant ses délires il ne pense qu'à deux choses : l'avenir médical de son fils et sa crainte d'être en retard à la Liturgie. Deux jours avant sa mort, dans un instant de lucidité il parle encore à son fils de la reconstruction de Saint Serge.

Quelques heures plus tôt il demande, à sa femme de tirer le rideau pour qu'il puisse voir le ciel : «Le ciel, le ciel», répète-t-il. Un petit lambeau de ciel bleu apparaît au milieu des nuages noirs de l'hiver parisien, éclairé d'un pauvre petit rayon de soleil. Ce rayon rappelle-t-il a père Nicolas l'éclatant soleil de son enfance inondant de clarté l'immensité de la steppe natale, l'infini bleu noir de la Mer Noire chérie? ou bien y reconnut-il le reflet de Celui qu'il avait toujours et tant aimé, l'Unique Soleil de l'Amour, notre Seigneur Jésus Christ ?

«La Mort et le Temps règnent sur la Terre
Ne dis pas que ce sont nos seigneurs.
En tournant, tout disparaît dans la brume,
Seul immobile est le Soleil de l'Amour ».

(V. Soloviev)

Marianne AFANASSIEFF

CONTACTS # 66 -1969.



[1] Voir la description déchirante de l' évacuation de la Crimée dans MARINA GREY et Jean BOURDIER. ‑ Les Armées Blanches. PARIS 1968.

[2] Il est à noter que la Civile a duré exactement trois ans (XI. 1917 à XI. 1920), à cheval sur «l'Allemande», terminée pour la Russie par la paix honteuse de Brest-Litovsk, en mars 1918.

[3] Haricots secs, plat national serbe.

[4] L'Union de villes Russes était une grande organisation fondée pendant la guerre de 14, qui s'occupait de secours et de bienfaisance. En exil, notamment à Belgrade, elle dirigeait surtout de nombreuses écoles russes, orphelinats, bibliothèques, etc.

[5] Féminin de spoutnik, compagnon de route.

[6] Voir In memorian A. P. DOBROKLONSKY, dans le «Messager Orthodoxe» 1938, N 1, en russe.

[7] Inédit, en russe MS DG, 200 pp. Pour la liste des ouvres de N.A. je renvoie le lecteur à « Irénikon » 1967.

[8] Voir liste de ces cours: Ecclésiologie, 1: L'entrée dans le clergé, édition ronéotypée «Eau Vive» 1968. On peut y trouver également un «Addenda» à la liste d'Irénikon.

[9] Père NICOLAS abordera ce thème dans la seconde partie, inachevée, de «L'Eglise du Saint Esprit».

[10] Inédit, env. 250 petites pages (à peu près 80 pages DG). D'un grand intérêt pour l'évolution de la pensée de N.A.

[11] N.A. a quitté Paris en Mai 1940, «comme tout le monde» et hésitait à rentrer dans un Paris dominé par la croix gammée.

[12] Voir le plan de, cette partie, préface à «l'Eglise de Dieu dans le Christ»; dans «Pensée Orthoroxe», n XIII, 1966. Parmi les chapitres de cet ouvrage qui se sont conservés, notons surtout «Anathema» au «Sortie de l'Eglise», inédit.

[13] Je ne répète pas ici les détails de «l'histoire» de la thèse que l'ai exposée dans la Biographie-Introduction à «l'Eglise du Saint Esprit» (à paraître très prochainement).

[14] Il serait de la plus haute importance, notamment pour les étudiants de publier ces cours. Un vaste programme d'édition ronéotypée a été élaboré.

[15] Il serait très souhaitable de publier les cours d'histoire de l'église ancienne, jusqu'au IXe siècle, en excellent état tout préparés pour au moins une édition ronéotypée.

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